Un article fort intéressant est paru dans Le Monde, concernant de jeunes japonais qui, n’ayant pas assez d’argent pour se payer un appartement, vivent dans des cafés internet tout confort. C’est un moyen de se loger que je connais bien, car je l’utilise beaucoup moi-même lorsque je suis en voyage et je trouve que Philippe Pons a bien su en résumer l’atmosphère.


Le Japon, l’île des enfants perdus
LE MONDE | 09.08.07 | 15h58 • Mis à jour le 09.08.07 | 15h58

Souvent d’un confort feutré avec leurs spacieuses bibliothèques de mangas et de DVD, leurs box au fauteuil moelleux séparés par de minces cloisons à mi-hauteur et leurs distributeurs de boissons, sandwichs ou bols de nouilles instantanées, les cafés Internet qui fonctionnent 24 heures sur 24 sont les nouveaux repaires des jeunes Japonais.

La plupart viennent pour surfer sur le Web, d’autres pour tuer le temps, regarder la télévision ou se reposer dans la pénombre d’un lieu confortable, loin du brouhaha des rues des quartiers animés. Certains en ont fait leur tanière. Ce sont les “réfugiés du Net” : des jeunes de 20 à 30 ans qui naviguent d’un petit boulot à l’autre et ne gagnent pas assez pour se payer un logement ou une chambre d’hôtel. Dans les cafés Internet, ils peuvent passer six heures pour 1 500 yens (9 euros) ou moins dans les quartiers périphériques. La plupart des grands établissements disposent d’une centaine de box.

Minuit passé. Devant la machine à boissons chaudes, il attend que son gobelet se remplisse. La trentaine, jeans et tee-shirt bleu, les cheveux en broussaille. “Cool” comme des milliers de ses congénères croisés auparavant dans les rues du quartier branché de Shibuya à Tokyo. “Vous, vous cherchez un nouveau pauvre ?, dit-il, avec un sourire amer. Bingo ! Vous l’avez. Trente ans, une vingtaine de boulots sans lendemain. Depuis trois mois, je vis ici avec un petit sac et des sous-vêtements jetables. Je suis un “one call worker” : enregistré auprès d’une agence de placement qui m’appelle sur mon portable quand il y a un boulot. Dans les 1 000 yens de l’heure. Je dépense 1 500 yens pour ma nuit. Je mange dans des McDo. Humiliant, non ? Le gouvernement parle de “seconde chance” pour les perdants comme moi, poursuit le jeune homme. Mais y en a marre : on ne quémande pas une chance, un coup de bol. On veut une vie décente, c’est tout. Mon nom ? Je suis personne dans cette société.” Dans le gobelet, le café refroidit. Il le prend, puis, sur un “Salut !”, part vers son box.

Les cafés Internet offrent un condensé de la société japonaise contemporaine : prospère, lisse et efficace en surface, mais parcourue d’ondes souterraines dénotant malaise et dysfonctionnements. Dans les cafés Internet les plus modernes, ceux des quartiers animés, l’accueil est digne d’un hôtel. Atmosphère feutrée et services multiples. Fondus parmi les clients – car rien dans leur apparence ne les distingue vraiment – se nichent les jeunes paumés.

Après une décennie de récession, la machine productive nippone est repartie, mais elle laisse sur le carreau nombre de jeunes. Ce sont des “freeters” (mot composé de l’anglais free et de l’allemand arbeiter, désignant ici ceux qui font des petits boulots, c’est-à-dire des jeunes en situation précaire). Ayant grandi dans le Japon de la “bulle financière” de la fin des années 1980, ils sont arrivés sur le marché du travail à la fin de la “période glaciaire” de la récession, quand les entreprises soucieuses de réduire les coûts ont sabré dans l’emploi permanent pour privilégier le travail temporaire. Ils forment ce que le quotidien Asahi a baptisé la “génération perdue”.

Le gouvernement estime à 1,8 million le nombre des freeters, filles et garçons. Si, au début de la décennie, on a pu voir en eux l’expression des valeurs individualistes d’une génération plus orientée vers des satisfactions personnelles que ses parents dévoués à l’ entreprise, beaucoup ont découvert que leur situation est moins synonyme de liberté que de précarité.

Aux largués de la reprise, freeters et jeunes désargentés arrivés de la campagne qui n’ont pas de quoi payer un loyer et encore moins les trois mois d’avance pour obtenir un logement s’ajoutent ceux que des sociologues anglais ont baptisés “neet” (Not in Education, Employment or Training). Ils ne sont pas étudiants ni en formation : ils dérivent. D’entrée de jeu, ils ont baissé les bras. Pour la plupart, ce sont des adolescents introvertis qui refusaient d’aller à l’école (phénomène préoccupant dans l’Archipel depuis une décennie). Adultes, ils restent refermés sur eux-mêmes. Ils seraient 800 000.

Les neet sont un symptôme du malaise d’une société devenue férocement compétitive, qui condamne leur inadaptation, la mettant au compte de la fainéantise. Un message qu’ils reçoivent comme une négation de leur droit à l’existence. Les neet forment une bonne partie des jeunes qui se suicident. Comme eux, beaucoup de freeters ont le sentiment d’être pris dans une nasse.

Les quelque deux mille cafés Internet que compte le Japon sont moins chers qu’un sauna ouvert toute la nuit ou que les “hôtels capsules”, aux couchettes superposées comme dans un wagon-lit. Et les boissons sont gratuites. La nuit, les plus grands sont pleins.

Outre la faune des habitués (10 % selon les employés), qui viennent pour quelques semaines, voire quelques mois, on y côtoie des salariés qui ont raté le dernier train. Ils ronflent les pieds sur la tablette de l’ordinateur dans les fauteuils inclinables des petits box de 2 m2, où l’on se déchausse avant d’entrer. Çà et là, dans les compartiments à deux, des couples profitent de la pénombre complice pour se caresser discrètement. Certains sont des lycéens qui ont raconté à leurs parents qu’ils dormaient chez un copain ou une copine. Devant d’autres box sont posées des chaussures à talons hauts : des filles de la nuit (hôtesses de bar et autres) qui attendent les premiers métros. Au petit matin, tout ce petit monde s’ébroue vers les douches de l’établissement. Certains ont même une salle de sport.

Les réfugiés du Net sont l’une des facettes de la nouvelle pauvreté nippone, fille d’une inégalité croissance entre ceux qui ont un travail fixe et les autres. Une disparité qui passe désormais par un clivage entre générations.

 

Philippe Pons
Article paru dans l’édition du 10.08.07.

 


Je trouve juste un peu dommage qu’il n’insiste pas assez sur le fait que certains freeters le sont par choix. Je ne parle pas forcément de ceux qui prétendent vouloir s’affranchir du système japonais, qui tourne encore beaucoup autour de l’entreprise, mais plutôt de ces jeunes qui, comme dans beaucoup de nos sociétés modernes actuelles, finissent leurs études sans savoir ce qu’ils veulent faire. Une succession d’emplois dits “précaires” leur permet alors de s’essayer à la vie active, ajoutant ainsi une pierre pratique au mur de théories qu’est le système éducatif japonais. J’ai d’ailleurs l’impression que les Japonais qui passent par cette période de cuissage social gagnent certaines facultés d’adaptation et d’initiative qu’ils mettraient beaucoup plus de temps à acquérir en entreprise.

Quant aux neets, j’en ai rencontré justement un le week-end dernier. La conversation portait sur toute autre chose lorsque, entre deux verres de sake, il commença à nous parler. “Vous savez, j’ai vingt ans mais je suis encore lycéen… J’ai arrêté le lycée à 16 ans… Je ne m’y plaisais pas. Depuis ça, je suis un neet, vous connaissez ?” Il n’écouta que vaguement notre réponse avant de poursuivre avec un petit regain d’énergie. “Mais maintenant, j’ai repris les cours et je suis en deuxième année de lycée dans un cursus par correspondance ! Ça va maintenant !” Dit-il ça pour nous rassurer, nous qui écoutions son histoire avec sérieux ? Ou était-ce simplement pour se rassurer lui-même ? Toujours est-il que son histoire finie, il enchaîna sur un autre verre de sake en se morfondant en excuses, honteux de donner une si mauvaise image des jeunes japonais.

Alors, malaise d’une société japonaise qui cherche encore ses marques après les bouleversements sociaux imposés par l’éclatement de la bulle ? Ou particularité nippone permettant d’exprimer des incertitudes qui touchent pourtant la jeunesse de toutes les sociétés modernes actuelles ?

Sources : Le Monde


8 responses

  1. valou Avatar

    Et bien c’est vrai que l’on ne pourrait pas se douter qu’il y a autant de jeunes qui sont en difficulté au Japon. Pays qui n’est pourtant pas pauvre comme d’autres le sont en Asie.

    Chez nous, je suis sûre qu’il y en a tout autant mais que cela est plus caché car il n’existe pas ces lieux pour dormir.

    Cela fait réfléchir

  2. D’un autre côté, on ne peut pas généraliser à tout le pays rien qu’avec cet indicateur des “cafés internet”. En effet, ils sont surtout présents dans les grandes agglomérations avec, bien entendu, une forte concentration sur Tôkyô. Des jeunes de la campagne qui montent sur la capitale en rêvant de faire fortune et qui se retrouvent finalement sans le sou, on en a eu en France dès le XIXème et la révolution industrielle.

    Tous les freeters ne sont bien entendus pas des provinciaux, loin de moi cette idée, mais je veux insister sur le fait qu’il est important de garder en tête la nature de cet article : un photo d’une des facettes de la société japonaise à un moment et un lieu donnés. Certes, on nous donne quelques chiffres et pistes de réflexion, mais il ne s’agit en aucun cas d’une argumentation étayée, visant à analyser le problème.

  3. kiki Avatar

    Pas si étonnant que ça malheureusement, c’est ce qui s’appelle le phénomène des working poors et qui touche un grand nombre de pays « développés », un vrai paradoxe.
    Pas d’Internet Café en France…

  4. Anonymous Avatar
    Anonymous

    il existe de nombreux internets cafe en france mais le probleme vient de l apparence je ne donne pas plus de deux nuits consecutives pour que les employes de cyber cafe t interdise d entree
    et ca je l ai deja vu de mes propres yeux
    a mon avis le japon qui commence a peine a s ouvrir au monde s accapare plus de ses problemes que de bonnes choses
    mais con\mme toujours le probleme n est pas simple et vient de causes causes multiple pour un meme fleau le rapport troc / pouvoir

  5. Julian Avatar
    Julian

    Excellent sujet !

    Le phénomène des Freeters est nippono-japonais. C’est étonnant.

    Nouveaux pauvres ? Jeunesse en mal de repères ? Un peu des deux sans doute. La natalité en berne est aussi un indicateur très clair : les japonais, mêmes forts de traditions ancestrales, semblent ne plus croire en l’avenir. Le nain diplomatique qu’est le Japon n’est pas non plus pour arranger les choses (estime de soi !).

    Je vois néanmoins des raisons d’espérer : les japonais sont inventifs et industrieux !

    Oui Amano, ces petits boulots sont intéressants pour s’ouvrir l’esprit mais dans une société si conformiste, c’est aussi le plus sûr moyen de se condamner à l’exclusion.

    A (très) humble avis, la meilleure façon de changer un système, c’est de le “combattre” de l’intérieur et non de s’en exclure de fait. Il y a j’en suis sûr une place pour tous, mais certains ne la cherchent peut être pas toujours…

    C’est ce que j’en pense en tout cas ^^ !

  6. Anonyme, Julian, bien le bonjour à tous les deux !

    Le sujet est en effet complexe et nous ne pouvons qu’essayer d’en parler en prenant soin de ne pas juger. (Non pas que l’un d’entre vous l’ait fait ;o) )

    Concernant la natalité, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un problème de crainte de l’avenir. Élever un enfant au Japon coûte extrêmement cher et dans beaucoup de cas (à vérifier avec une source fiable), la mère arrête souvent de travailler une fois le premier enfant né. Les allocations sociales n’étant, à première vue, pas aussi importantes qu’en France par exemple, soutenir une famille avec le seul salaire du mari n’est pas chose aisée et je peux tout à fait comprendre qu’on fasse le choix de se limiter à un enfant. Si l’on considère que c’est l’école qui est le plus gros fardeau dans le budget, il s’agit plus d’un problème à court et moyen terme que dans l’avenir proprement dit, non ?

    Tout à fait d’accord avec toi Julian par contre, agir différemment ici est une conduite à la limite du suicidaire (pour un Japonais en tout cas).

    J’aurais aimé chercher quelques statistiques et informations concrètes pour qu’on puisse en parler un peu plus en connaissance de cause, mais là, je n’ai vraiment pas le temps : espérons donc que le lecteur éclairé de passage ne nous en voudra pas. ^^;

    Merci pour ces commentaires réfléchis,

    Amano

  7. Julian Avatar
    Julian

    Bonjour Amano !

    Oui tu as raison, les femmes japonaises arrêtent souvent de travailler dès le premier enfant, et avec bonheur pour les japonaises que je connais.

    A charge pour les salarymen de vivre pour travailler ^^. Qui a dit : “et de rentrer bourrés avec les collègues après” ^^ ? Enfin bon, un peu de respect !

    Certaines sociétés pousseraient même leurs salarymen à rentrer plus tôt pour procréer !

    Parenthèse brève : je suis volontaire si besoin d’aide ^^ ! Le gamin aura mes gênes rebelles mais côté positif, il combattra le système de l’intérieur !

    On a m’a également brieffé sur le sujet (oui, j’aime la compagnie des japonaises…) et en fait, on fait les enfants tôt pour être encore actif au moment des études (coût comme le souligne justement Amano).

    Je vais essayer de trouver des stats car le sujet est intéressant !

  8. Anonymous Avatar
    Anonymous

    en effet

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *